À l’occasion de notre dernière Assemblée Générale, le 11 juin 2026, Vinseo a eu le plaisir de donner la parole à deux nouveaux visages de notre filière : Éric FEUNTEUN, de l’industrie automobile à Diam Bouchage et Laurent VIGROUX, de l’agroalimentaire au Groupe ICV. Dirigeants fraîchement arrivés dans le monde vitivinicole, ils ont partagé leur « rapport d’étonnement » lors d’un échange mémorable.

Venant d’autres horizons industriels et économiques, ils ont posé un regard neuf, sans concession mais résolument optimiste, sur notre secteur. Entre chocs culturels, opportunités manquées et pistes d’avenir, voici ce qu’il fallait retenir de leur intervention.

1. Le choc culturel : Une filière bousculée par la réalité du marché

Laurent VIGROUX, dirigeant du Groupe ICV

Pour un dirigeant issu de secteurs ultra-compétitifs, l’arrivée dans le monde du vin provoque d’abord un grand étonnement. Le premier constat partagé par Laurent et Eric est sans appel : la filière souffre d’un déficit historique d’orientation client au profit d’une culture très (trop) centrée sur la production.

« C’est le producteur qui décide encore trop souvent de ce que va boire le consommateur ! » a souligné Laurent.

Trois phénomènes majeurs freinent aujourd’hui la lisibilité du marché :

  1. Une complexité de l’offre unique au monde, qui rend le produit difficilement lisible pour le consommateur final.

  2. Une sacralisation excessive et un refuge dans la tradition qui, bien qu’intéressants pour l’image qualitative, ferment la porte aux nouvelles générations et aux femmes. Face à des codes trop rigides, beaucoup n’osent tout simplement plus dire si un vin leur plaît ou non.

  3. Des faiblesses dans l’analyse économique et de gestion, notamment sur le calcul des coûts de revient et des charges au sein des entités.

 

 

Éric FEUNTEUN, dirigeant de Diam Bouchage

Eric, fort de son expérience passée, a partagé sa surprise : « Venant de l’automobile, je pensais sortir du monde le plus contraint réglementairement… Eh bien, c’est pire dans la filière vigne et vin ! »

Selon lui, la tradition sert parfois d’excuse pour ne pas écouter le client. « La nouvelle génération est parfois invectivée parce qu’elle ne boit pas de vin rouge. Pourtant, elle n’en boit pas, un point c’est tout. Faire du business, c’est s’adapter aux goûts de nos clients, pas l’inverse. Le vigneron qui dit « je fais le vin que j’aime », fait-il celui que le consommateur attend ? »

Pour illustrer ce besoin de changement, Eric a cité l’exemple de l’industrie du fromage qui a su se réinventer en 10 ans (notamment avec l’émergence des alternatives végétales) ou celui de Diam Bouchage, qui a su imposer un emballage neutre là où la filière vitivinicole est la seule à accepter que le contenant puisse modifier le produit, au nom du folklore.

 

 

 

2. Le nerf de la guerre : Rééquilibrer l’amont et l’aval

Un autre point de friction soulevé concerne l’allocation des ressources. Aujourd’hui, les budgets massifs sont orientés vers l’arrachage et l’aide à la production, délaissant le développement commercial et le marketing.

Le décalage est flagrant si l’on compare les subventions amont-aval (300 M€ contre seulement 20 M€ pour l’IFREMER par exemple). Ce manque de vision commerciale aval génère des pertes de parts de marché majeures à l’export, face à des pays voisins plus agiles. L’exemple le plus criant ? Le véritable « hold-up » des Italiens avec le succès planétaire du Prosecco et du Spritz.

L’exemple de la capsule de surbouchage, vouée à disparaître, est une opportunité en or : imaginez si l’on réinvestissait l’économie réalisée sur ces capsules directement dans le marketing pour mieux vendre le vin !

3. Forces et Opportunités : L’innovation au cœur de la relance

Tout n’est pas sombre, loin de là. Nos deux intervenants ont salué l’immense capacité de résilience de notre région. Le Grand Sud-Est (Occitanie et Provence) est d’ailleurs la région en croissance à deux chiffres en France, portée par l’humilité et la capacité historique des producteurs locaux à se remettre en question.

Des domaines pilotes ouvrent déjà la voie. Laurent a notamment cité le Domaine Pugibet, qui ose innover et tester de nouvelles voies, comme le sans alcool ou l’ajustement aromatique.

Le marché du « No-Low » (sans alcool ou faible degré) représente une opportunité stratégique majeure. Les études prouvent que c’est une attente forte du consommateur. Cependant, Eric et Laurent incitent à la vigilance : le sans alcool transforme le vin en produit agroalimentaire, nécessitant des process industriels stricts pour préserver le produit. De plus, l’arrivée de nouveaux acteurs (comme les entreprises de désalcoolisation) va obliger à repenser la répartition de la valeur et des marges au sein de la filière. Comme pour le véhicule électrique, il y aura des résistances au changement à dépasser, mais le consommateur attend la filière sur ce terrain.

4. Et si on avait une baguette magique ? Le plan d’action pour l’avenir

Si Laurent pouvait changer la donne d’un coup de baguette magique, il réorienterait immédiatement les budgets vers le développement commercial pour reconquérir l’export et séduire les nouvelles générations.

Pour Eric, le vœu le plus cher serait de voir émerger une appétence pour une innovation pleinement assumée, en cessant d’opposer innovation et tradition. « Dans l’innovation, 90 % des essais échouent. Il faut donc créer un effet de masse et tester un maximum de choses. Diam, par exemple, crée 4 produits par an. »

Laurent Vigroux, DG Groupe ICV (à gauche) et Éric FEUNTEUN, DG Diam Bouchage (à droite)

Les priorités concrètes apportées par nos dirigeants pour l’année à venir :

Pour traduire ces idées en actions, plusieurs axes forts ont été présentés :

  • Restructuration et méthode : Apporter une culture de gestion d’entreprise, de gestion de projet et de la méthode pour préparer les structures aux défis de demain (notamment au sein du Groupe ICV).

  • Développement commercial et nouveaux services : Élargir les propositions de valeur. Un grand lancement est prévu cette année autour de la gestion et de l’hygiène de l’eau (un enjeu crucial pour la ressource environnementale, mais aussi technologique pour les processus de désalcoolisation).

  • Circularité de l’information : Les fournisseurs doivent se rapprocher des consommateurs finaux pour collecter de la donnée, mieux conseiller les producteurs et les aider à ajuster leurs stratégies.

  • Le projet « Intel Inside » du vin : Eric a partagé un rêve ambitieux : faire du bouchon ou de la technologie choisie un argument de vente direct auprès du consommateur. À l’image du sticker « Intel Inside » sur les ordinateurs, l’idée est d’inciter les vignerons à revendiquer haut et fort leurs choix techniques et leurs investissements dans la qualité et la science du vin.

Le mot de la fin de Vinseo : L’intervention d’Éric et Laurent nous rappelle que l’avenir de la vigne et du vin ne se jouera pas uniquement dans les parcelles, mais dans notre capacité à écouter le marché, à professionnaliser notre gestion économique et à assumer l’innovation technologique. En tant que réseau de fournisseurs de la filière, nous avons un rôle historique à jouer pour guider et conseiller les producteurs vers cette transition moderne.

Un grand merci à eux deux pour ce grand moment de partage et d’inspiration !

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