Au pied des Albères, sur une superficie de 7 ha, l’installation innovante de Sun’R consiste en « un renouvellement de friches viticoles, replantées et combinées à la technologie agrivoltaïque ». Rencontre exceptionnelle avec le président du groupe, Antoine Nogier…

Qu’est-ce que Sun’Agri par rapport à Sun’R ?

C’est une division de Sun’R qui entend répondre à l’urgence du changement climatique en apportant aux agriculteurs une innovation de rupture qui améliore durablement leur production tout en générant de l’énergie solaire. Cette problématique concerne notamment une grande partie des vins mondiaux, dont les vins méditerranéens, californiens, australiens et sud-africains. Les conséquences sont hélas d’ores et déjà significatives :

  • Avancement des dates de vendanges,
  • Stress hydriques plus prononcés certains étés diminuant drastiquement les rendements,
  • Modification de la qualité des baies et des profils aromatiques des vins : périodes de maturation soumises à de fortes températures,
  • Risques climatiques plus importants, etc.

Sun’R s’est, dès le début de son histoire, positionnée comme un objet non identifié dans la sphère photovoltaïque.

Et vous avez eu l’idée donc en 2008 du concept d’agrivoltaïque dynamique. Pouvez-vous la définir ?

C’est un système de production associant sur une même surface une culture agricole et des panneaux solaires photovoltaïques, maintenus en hauteur et pilotés selon les besoins physiologiques des plantes. Cette innovation technologique vise, à titre principal, les productions agricoles en modifiant le climat reçu par les plantes tout en produisant, à titre secondaire, de l’électricité propre, renouvelable et compétitive.

La technologie agrivoltaïque s’inspire du principe de cultures étagées. Sur un même espace plusieurs espèces sont cultivées sur différents niveaux, créant ainsi une synergie entre elles : un étage bas destiné à la production agricole, un étage haut constitué d’une centrale photovoltaïque installée sur une structure porteuse, surélevée à environ 4,5 mètres. La structure agrivoltaïque est dimensionnée de manière à permettre le passage d’engins agricoles pour la mécanisation de certains travaux (préparation du sol, traitements, récolte, etc.).

Dans l’optique d’améliorer systématiquement les productions agricoles par rapport aux cultures en plein soleil, nous contrôlons à chaque instant, aux moyens d’algorithmes complexes, l’ombrage apporté aux plantes, grâce au pilotage des panneaux photovoltaïques.

Du côté de Tresserre, dans les Pyrénées-Orientales, vous être en train d’ailleurs de réussir une première mondiale avec des vignes…

Oui c’est un projet qui devient aujourd’hui réalité avec les plantations de vignes sous des panneaux photovoltaïques pilotés à distance au domaine de Nidolères, au pied des Albères, sur la commune de Tresserre. Certes, la vigne, comme toutes les cultures, a besoin de soleil. Tout autant que de l’eau et du vent. Mais la combinaison se retrouve parfois déséquilibrée, notamment sous l’effet du changement climatique. D’où l’idée de réguler finement les besoins en ensoleillement ou en ombre de la plante. Grâce donc à des panneaux solaires produisant de l’énergie.

Dans le détail, en quoi consiste ce procédé véritablement innovant ?

Il consiste à piloter à distance l’inclinaison des panneaux photovoltaïques disposés au-dessus de la vigne en fonction des besoins en ensoleillement ou en ombre. Les algorithmes de conduite des panneaux sont définis selon le moment de la journée, la typologie de la vigne et de ses besoins, suivant aussi des modèles météorologiques. Cela fait 10 ans maintenant que nous travaillons sur cette nouvelle technologie – je pourrais même l’appeler : cette nouvelle discipline – avec, aujourd’hui, une cinquantaine de chercheurs issus de l’Inra, l’IRSTEA, ou de sociétés privées comme ITK. On a fait des expérimentations concluantes et maintenant, nous démontrons notre savoir-faire dans des conditions d’exploitations réelles avant de passer à la commercialisation du système d’ici trois ans. Les panneaux sont pilotés depuis Lyon.

Qui suit ce mode de production high tech inauguré au début de l’été ?

La chambre d’agriculture des Pyrénées-Orientales et l’Inra (Institut national de recherche agronomique) de Montpellier sont nos partenaires techniques aux côtés de Pierre Escudié, neuvième génération de vigneron du domaine de Nidolères, qui va laisser à son fils Raphaël la vigne la plus moderne du monde. Sept hectares de vignes, dont quatre sous dispositif agrivoltaïque et trois hectares « témoin », où commencent déjà à pousser des cépages de grenache blanc, de chardonnay et de marselan, qui ont été plantés au printemps de cette année. Rendez-vous dans trois ans, au moment des premières vendanges. Mais bien avant cela, nous travaillons sur la croissance de la vigne juvénile et son enracinement : l’été 2018 avec sa canicule a été riche d’enseignements. Heureusement que le système était là !

La rentabilité de l’installation peut-elle être assurée ?

Comme première mondiale, je ne vous étonnerai pas en vous disant que ce projet en particulier n’est pas rentable. Mais encore faut-il savoir de quoi nous parlons : la rentabilité de cette « persienne » est, selon nous, à terme, assurée par la vente d’électricité et uniquement elle. Les bénéfices apportés à l’exploitation agricole (davantage de production en qualité ou en quantité, moins de pertes de récoltes, moins de consommation d’eau, moins de main d’œuvre) sont des « plus » essentiels – au sens où ils font partie de l’essence même, de la raison d’être des projets -, mais nous pensons qu’ils ne doivent pas rentrer dans l’équation économique directement.

Or l’électricité produite par ce genre de système, malgré les périodes significatives où le système ne produit pas d’électricité parce qu’il laisse passer le soleil, est d’ores et déjà moins chère que celle produite par une toiture photovoltaïque ou une ombrière de parking. C’est donc une solution que l’on ne peut plus ignorer et qui est d’ores et déjà rentable.

Pourra-t-on déployer cette technologie dans toutes les régions de France ?

Ce système est avant tout conçu pour les terroirs impactés et menacés par les changements climatiques. Nous cherchons, par ces systèmes, à préserver les identités de ces terroirs et refusons la fatalité qui consisterait, demain, à renoncer aux savoir-faire et identités millénaires de nos vins, ou de certaines cultures (je pense par exemple à l’abricot du Roussillon). Alors oui, à terme, ce sont toutes les régions fortement impactées par les changements climatiques qui peuvent être concernés par ces technologies.

Mais ne nous leurrons pas : aujourd’hui, les changements les plus dramatiques se situent, pour ce qui est de la France, dans le pourtour méditerranéen, et jusque dans la vallée du Rhône. Mais cela change : la Bourgogne par exemple est le théâtre de changements catastrophiques depuis quelques années avec la grêle et le gel. La Champagne, pour l’instant, apprécie plutôt les étés plus chauds et ensoleillés car cela fait de grands crus, mais d’ici une vingtaine d’années, le changement climatique les menacera directement.

Est-ce une alternative au changement du climat ?

Il est difficile de parler d’alternative aux changements du climat car en vérité il n’y a pas d’alternative à cela, sinon de diminuer au plus vite nos émissions pour limiter l’impact à venir de la hausse des températures. Notre solution est plutôt une solution d’adaptation aux changements climatiques qui doit être combinée aux autres solutions d’adaptation qui se développent : adaptation des porte-greffes, évolution des modes de conduite, etc.

Elle ne changera néanmoins pas le climat : nous ne baisserons pas la température de l’air, mais nous évitons que les feuilles ou les fruits, en plein soleil, ne s’échauffent trop. Nous ne réglerons donc pas tout. La comparaison avec vous et moi est assez parlante : s’il fait 40°C à l’ombre, nous chercherons par tout moyen à rester à l’ombre, pour éviter un coup de chaud fatal. Mais même en restant à l’ombre, nous souffrirons, et certains n’éviteront pas le coup de chaud.

L’installation de Tresserre est irriguée au goutte à goutte. Peut-on imaginer coupler d’autres dispositifs pilotés : nutriments, produits phytosanitaires, filets antigrêle… ?

Oui, et c’est même tout l’esprit de notre solution : nous développons d’ores et déjà des solutions de filets anti-grêle ou pare-vent déployables automatiquement, car les changements climatiques s’accompagnent d’épisodes de plus en plus violents et destructeurs contre lesquels il nous faut absolument apporter des solutions. Le système fait également office de dispositif antigelée, les panneaux permettant, si nous les positionnons horizontalement, de gagner 3 degrés la nuit. Quant aux produits phyto, le programme de recherche Sun’Agri 3 que nous coordonnons, auquel participent l’Inra et l’IRSTEA, vise à analyser les effets sur les maladies et les agressions de toute nature, induits par la possibilité de modifier le microclimat sous les plantes (température et humidité). Enfin, la possibilité de disposer de l’électricité sur place encourage l’utilisation de toutes les solutions numériques et les capteurs associés. Nous y sommes plus que favorables, évidemment.

Ne pensez-vous pas que les membres de VINSEO pourraient s’inspirer de votre initiative pour créer d’autres zones de démonstration d’une viticulture 3.0 ?

Oui, c’est notre souhait, mais je souhaite y apporter une nuance de taille. Nous sommes pour l’instant dans une période de démonstration, dans laquelle chaque projet est associé à une culture témoin, et fait l’objet de suivi agronomique particulièrement poussé en partenariat avec les chambre d’agriculture et les laboratoires de l’Inra. Nos amis et partenaires viticulteurs sont choisis parmi le petit nombre de ce que l’on appelle les « early adopters », disons les aficionados de technologie désireux de préparer l’avenir : cela n’est pas donné à tout le monde et je ne souhaite pas pour l’instant m’adresser à tous les viticulteurs, car nous avons besoin avec toutes les parties prenantes d’améliorer les impacts de nos solutions, et de baliser le développement de la phase commerciale qui devra être encadrée par des référentiels techniques solides.

Je vous donne un exemple concret : comme selon nous, l’agriculture doit toujours être prioritaire – sinon l’agrivoltaïsme sera une solution d’artificialisation partielle de sols agricoles – nous considérons que la crédibilité de cette solution passe par le fait que le pilotage des panneaux (et notamment les périodes dans lesquelles les panneaux laissent passer la lumière) soit fait par un acteur qui n’ait aucun intérêt financier dans la quantité d’électricité produite, sinon la tentation de tricher l’emportera. Ceci semble anecdotique, mais cela a des conséquences très importantes sur la façon dont un projet doit être organisé et structuré.

Sun’R, ici, se positionne comme celui qui appliquera ses algorithmes et pilotera donc les panneaux. Nous nous interdirons donc, au-delà de la phase actuelle de « démonstration », de prendre part directement ou indirectement à l’investissement dans le système agrivoltaïque. Et si cela n’est pas bien encadré par la profession – les agriculteurs et viticulteurs en tête – alors je peux vous assurer que vous verrez passer des milliers de projets alibis portés par des développeurs n’ayant qu’une idée en tête : produire un maximum d’électricité au détriment de la culture… Je peux vous citer d’autres thématiques tout aussi importantes, comme le fait de ne pas avoir de fondations en béton mais uniquement des pieux battus ou vissés, entièrement démontables, ou encore considérations d’insertion paysagère des projets avec la plantation de haies, etc. Bref, mon propos est de dire que nous avons besoin des membres de VINSEO seulement pour les quelques démonstrateurs que nous visons mais aussi et surtout pour préparer un développement harmonieux de cette filière, à l’avantage des viticulteurs.

 

CONTACT

Sun’R

  • 7 rue Clichy, 75 009 Paris. Téléphone : 01 53 81 03 15.
  • Web : http://www.sunr.fr

Publié le 10 septembre 2018

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